
Les violences faites aux femmes et aux filles sont omniprésentes. Elles constituent un fléau dans toutes les sociétés et occupent une place centrale dans les débats et les préoccupations nationales et internationales.
À l’instar des autres pays africains, la société burkinabè est majoritairement patriarcale. Les femmes et les filles y sont assujetties à des barrières socioculturelles défavorables à leur autonomisation et à leur contribution au développement socio-économique du pays. Ces normes patriarcales les marginalisent (Ndiaye, 2021) et font d’elles des victimes potentielles de discrimination. Les violences de genre constituent l’une des principales formes de discrimination, et la lutte contre celles-ci revêt une importance cruciale (source : Constellation).
Malgré l’existence d’un cadre juridique solide au Burkina Faso, de nombreuses violations continuent de se produire. Le statut, les rôles et les normes imposés par la société burkinabè sont différenciés selon le genre et se recoupent avec d’autres identités sociales, comme l’âge ou l’ethnicité, pour créer, entre hommes et femmes, garçons et filles, des niveaux inégaux de marginalisation et d’accès aux opportunités et aux résultats du développement. C’est ce qu’a relevé la chargée de projet de l’association Voix de Femmes (VDF), Carine Ouoba.
Pour renforcer et améliorer la résilience des populations, il est nécessaire, dans le contexte national actuel, de travailler à une large compréhension des normes sociales et des autres facteurs sociétaux, afin d’amorcer une véritable déconstruction de ces normes sexistes et contraires aux droits, a-t-elle poursuivi, ajoutant que le litige stratégique promu par VDF constitue l’une des approches à même de contribuer à cette déconstruction.
Afin d’améliorer le cadre social, institutionnel et juridique des droits des femmes au Burkina Faso, et de renforcer la compréhension et l’implication des différents groupes cibles sur l’approche du litige stratégique, VDF a organisé le mardi 15 septembre 2026 à Ouagadougou, une rencontre de plaidoyer à l’intention des organisations sœurs de défense des droits des femmes.
Selon Carine Ouoba, cette rencontre visait à renforcer la compréhension et l’implication des différents groupes cibles sur l’approche du litige stratégique que Voix de Femmes met en œuvre pour améliorer le cadre social, institutionnel et juridique des droits des femmes au Burkina Faso. Elle a rappelé que le litige stratégique est un outil permettant aux victimes de porter des cas emblématiques de violations des droits humains devant les institutions nationales et internationales afin de faire valoir leurs droits et d’obtenir réparation.

Dans le même sens, le Directeur exécutif de l’ONG Voix de Femmes, Raphaël Zonnaba, est revenu sur l’objectif de cette rencontre d’information et de sensibilisation, qui a rassemblé des acteurs et actrices de la société civile, notamment des associations de défenseur·es des droits des femmes et des réseaux féministes autour de la question des litiges stratégiques.
Les litiges stratégiques, une nouvelle démarche pour mieux défendre les droits des femmes.
Selon Raphaël Zonnaba

les litiges stratégiques consistent à identifier des cas sérieux de violation des droits des femmes et à en déceler les causes institutionnelle, juridique, organisationnelle ou sociale « En d’autres termes, les litiges consistent à s’interroger sur ce qui a poussé une personne à commettre une violence : est-ce parce que la législation en la matière n’est pas suffisamment fournie ? Est-ce lié à l’organisation du travail, qui a permis à la personne de perpétuer la violence ? Les litiges visent alors à demander aux juridictions d’instruire ces questions, afin que l’on renforce le cadre juridique, que l’on réforme une institution ou que l’on prenne des mesures administratives ou réglementaires pour limiter (à défaut de pouvoir les arrêter) les risques que les femmes soient victimes de violences ».
Les cas de litiges stratégiques sont nombreux, et Voix de Femmes est souvent déboutée en justice en raison de son statut d’association.

Le premier cas de litige stratégique porté par VDF remonte à 2017 à Ziniaré et concernait une série d’excisions pratiquées sur 18 filles. L’affaire avait été portée en litige stratégique parce que l’exciseuse était récidiviste et il s’agissait de sa troisième condamnation potentielle, a souligné Raphael « Nous avons cherché à comprendre pourquoi l’exciseuse continuait à exciser des enfants. Malheureusement, nous avons été débouté.es de ce cas. On nous a expliqué qu’en tant qu’organisation de la société civile, nous ne pouvions pas nous constituer partie civile dans ce dossier, car en matière de litige, il faut que les victimes soient consentantes. Or, dans le cas de Ziniaré, ce sont les parents qui étaient les auteurs de l’excision ; comme il s’agissait de mineures, nous n’avons pas pu obtenir le consentement des enfants. De plus, la loi, à l’époque, ne permettait pas à une organisation de la société civile de représenter des victimes ».
Outre ce cas d’excision, VDF a également porté des cas de viols survenus dans des institutions, et l’organisation est actuellement en procès, a-t-il ajouté « Nous sommes au stade de l’introduction du dossier devant le tribunal administratif, car le volet pénal vise surtout à sanctionner l’auteur. Ce qui nous intéresse, c’est l’institution dans laquelle les viols ont eu lieu : quelles décisions, quelles mesures administratives, réglementaires ou organisationnelles peut-on prendre pour que, dans cette institution ou dans des institutions similaires, les viols cessent de se répandre ? Nous avons actuellement deux dossiers devant les juridictions ».

Une synergie d’actions entre défenseur·es des droits des femmes et Féministes, plus que nécessaire pour bouter ce fléau hors du pays.

Pour Raphael, la défense des droits des femmes est un sujet particulièrement sensible compte tenu du poids des pesanteurs sociales dans nos sociétés. Il est difficile qu’une seule organisation parvienne à imposer un véritable rythme de progrès en matière de droits des femmes « Nous estimons qu’il faut que les défenseur·es des droits des femmes (notamment les organisations féministes) se mettent ensemble pour faire avancer les choses. Pourquoi ? Parce que les litiges s’attaquent généralement à une institution, voire à l’État, et qu’une organisation seule est très exposée dans ces conditions. Comme on le dit souvent, l’union fait la force. C’est pourquoi, je pense qu’en unissant nos efforts et nos énergies, nous pourrons faire bouger davantage les choses. C’est pour cela que nous avons invité les organisations féministes à cette rencontre. L’objectif final est simplement de mettre en place un réseau de suivi, un réseau qui portera les dossiers de litiges devant la société dans son ensemble ».

Des participant·es réagissent.
Rosine Boro/Ki

, chargée de projet à l’association Sœur pour Sœur Tondlataba « À travers cet atelier, nous avons découvert ce que fait Voix de Femmes au quotidien : des actions de prévention, l’information des femmes sur leurs droits pour qu’elles puissent se défendre, et l’accompagnement juridique proposé aux victimes de violences. Le litige stratégique est une approche assez innovante qui cible les points clés essentiels pour aider ces femmes à obtenir réparation. Cette stratégie touche plusieurs niveaux (social, psychologique, juridique) et l’on perçoit une véritable synergie d’actions pour une prise en charge holistique des femmes. C’est une stratégie à saluer.
Cette rencontre m’a fait prendre conscience de la nécessité de combiner les actions pour soulager les victimes. L’accompagnement une structure qui aborde le volet sentimental, j’ai pu identifier notre propre rôle dans l’accompagnement quotidien de ces femmes, et cela me conforte dans l’idée que nous allons tous dans le même sens, pour les mêmes cibles, chacun·e jouant sa partition du mieux qu’il ou elle peut pour soulager les victimes.
Je pense qu’au vu des résultats encourageants obtenus, il est essentiel, lorsqu’on a connaissance d’un cas de violence dans son entourage, de le signaler et de se tourner vers des structures qui peuvent aider, d’autant que plusieurs structures se sont désormais regroupées pour venir en aide aux victimes. Même si une démarche antérieure n’a pas abouti, ces structures peuvent constituer une solution en cas de manquement de la société ».
Adama Diallo

, journaliste et professionnel de la communication, représentant du média en ligne Éducateur du Faso (un média engagé dans l’information, l’éducation et la sensibilisation sur les questions de société), a salué la clarté de la présentation de Carine Ouoba et sa maîtrise du sujet.
De ces échanges, il retient principalement que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles ne doit pas se limiter à la prise en charge des victimes après les faits. Pour lui, il faut également agir en amont à travers la prévention, la connaissance des droits et le renforcement du pouvoir d’agir des femmes et des filles « J’ai également retenu l’importance du litige stratégique qui permet à partir de certains cas de violation des droits humains, de rechercher non seulement une réparation pour la survivante, mais aussi de contribuer à des changements plus larges dans la société, les institutions et le système judiciaire. En tant que média, nous avons donc une responsabilité importante : informer, sensibiliser et contribuer à faire connaître les droits et les mécanismes de recours, tout en protégeant la dignité et la confidentialité des survivantes. Pour moi, le message fort de cette rencontre est qu’il faut placer les survivantes au cœur des transformations et considérer la communication comme un véritable outil de mobilisation et de changement social. Je salue l’association Voix de Femmes et je l’encourage pour la suite ».

Cette activité qui entre dans le cadre du Projet « Se Défendre » : soutenir les femmes burkinabè et leurs organisations dans leur lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) avec l’appui financier de l’Agence Française de Développement (AFD) a été initié par le consortium d’organisations composé d’Equipop (cheffe de file), de l’Association des Femmes Juristes du Burkina Faso (AFJ BF), de l’ONG Voix de Femmes et de l’Initiative Pananetugri pour le Bien-être de la femme (IPBF). Le projet vise en outre à soutenir les capacités des femmes et de leurs organisations à lutter contre les violences sexistes et sexuelles dans une perspective féministe et comporte trois axes de mise en œuvre : la prévention, la prise en charge et l’évolution du cadre juridique.


benedicteoued@gmail.com
